Thème(s) : ,

Les redresseurs de torts redressés

« Le Fils de l'homme n'est pas venu pour perdre des vies d'hommes, mais pour les sauver. » Luc 9:56 (NBS)

Les disciples ont pris la grosse tête. Voir Jésus dans l’éclat de sa transfiguration ne leur a pas réussi. Jacques et Jean, certainement encore éblouis par toute cette gloire, se croient autorisés à faire cette proposition : « Seigneur, veux-tu que nous disions au feu de descendre du ciel pour les détruire1 ? » Rien que ça ! Qu’est-ce qui, à leurs yeux, justifie un tel courroux ?

Un village anonyme de Samarie refuse d’accueillir Jésus et les siens, « parce qu’il se dirigeait vers Jérusalem ». La vieille haine entre Juifs et Samaritains se manifeste ici dans toute sa dure réalité. Elle n’est d’ailleurs pas toujours aussi radicale, puisque le récit s’achève sur la mention qu’ils « allèrent dans un autre village », sous-entendu lui aussi samaritain mais qui acceptera d’exercer le devoir d’hospitalité, vertu cardinale en Orient.

Alors que Jésus ne semble pas faire grand cas de l’hostilité du village, Jacques et Jean, plus royalistes que le roi, sont offusqués de ce crime de lèse-majesté. Leur suggestion de faire descendre le feu du ciel ne manque pas de piment. Premièrement, elle est d’une extrême violence, puisqu’elle vise la destruction. Deuxièmement, elle est d’une stupéfiante prétention ; croient-ils vraiment qu’ils ont un tel pouvoir sur le feu céleste ? Ils n’invitent pas Jésus à foudroyer le village, mais ils proposent de le faire eux-mêmes ! S’il est exact qu’ils ont reçu peu avant de Jésus « puissance et autorité sur tous les démons, et pour guérir les maladies2 », de là à commander à la foudre, il y a un fossé qu’ils n’hésitent pas à franchir. Le spectacle de la transfiguration leur a complètement tourné la tête.

Troisièmement, le feu descendant du ciel pour détruire des hommes blasphémateurs est une allusion très claire à un épisode de l’Ancien Testament. À deux reprises, Élie a ainsi éliminé cinquante soldats et leur chef venus sans égards transmettre au prophète la convocation royale. Le troisième chef, échaudé, prudent, peut-être pieux, mettra les formes nécessaires et affichera un net respect pour l’autorité divine que représente Élie : « Homme de Dieu, je te prie, que ma vie et celle de ces cinquante hommes, tes serviteurs, soient précieuses à tes yeux3 ! », cela avec force génuflexions et supplications. Le prophète s’exécute et va voir le roi.

Depuis qu’ils ont rencontré cet antique4 prophète sur la montagne de la transfiguration, Jacques et Jean ont la folie des grandeurs. Ils croient peut-être qu’ils sont désormais les égaux de Moïse et d’Élie. Ils les ont vus, de leurs yeux vus, ils ont sûrement les mêmes pouvoirs et la même mission ! Ces Samaritains ont manqué de respect à Jésus, Fils transfiguré de Dieu, et à ses disciples par la même occasion, que le feu céleste les anéantisse !

Mais Jésus est aux antipodes. Il « rabroue » ses disciples. Il redresse ces redresseurs de torts trop zélés. Il n’a jamais chargé quelqu’un de défendre ses intérêts, et il n’a même pas l’intention de les défendre lui-même. Il n’est pas là, explique-t-il, pour « perdre des vies d’hommes, mais pour les sauver ». De quoi parlait-il avec Moïse et Élie, dans la gloire, quelques jours plus tôt ? De la majesté divine et des moyens de la faire respecter ? Non, ils parlaient « de son départ, qui allait s’accomplir à Jérusalem5 ». C’est après cela que Jésus « prit la ferme résolution de se rendre à Jérusalem », annonçant à ses disciples qu’il allait y « être livré aux humains6 ». Mais ceux-ci, qui passaient leur temps à s’interroger sur leur propre grandeur7, « ne comprenaient pas cette parole » de Jésus, ils étaient absolument incapables de saisir son projet, sa mission, son destin, cette marche résolue vers le lieu de son renoncement, de son supplice, de sa mort salvatrice.

Aucun feu, commandé par les hommes, ne descendra du ciel pour ôter la vie à des insolents, ou plutôt à des ignorants. Jésus, encore nimbé de la lumière de la transfiguration, est lui-même descendu du ciel, non pour consumer quiconque, mais pour que la flamme ardente de son amour sauve le monde.

  1. Luc 9.54, voir les versets 51-56 qui fondent notre réflexion.

  2. Luc 9.1.

  3. Voir 2 Rois 1.9-18.

  4. Élie exerçait son ministère prophétique neuf siècles plus tôt !

  5. Luc 9.31, voir les versets 28-36.

  6. Luc 9.44,45.

  7. Voir Luc 9.46-48.

Source: tiré du magazine Signes des Temps (Editions Vie et Santé)
Auteur(s): Corinne EGASSE