Thème(s) : , ,

Le combat

« Un homme se battit avec lui jusqu'au lever de l'aurore. Voyant qu'il ne pouvait l'emporter sur lui, il le frappa à l'intérieur de la cuisse et l'intérieur de la cuisse de Jacob se démit pendant qu'il se battait avec lui. Il dit : Laisse-moi partir, car l'aurore se lève. Il répondit : Je ne te laisserai pas partir sans que tu m'aies béni. Il lui demanda : Quel est ton nom ? Il répondit : Jacob. Il reprit : On ne te nommera plus Jacob, mais Israël ; car tu as lutté avec Dieu et avec les hommes, et tu l'as emporté. » Genèse 32:25-29

Vingt ans se sont écoulés depuis la fuite de Jacob. Finalement, il décide de faire marche arrière. Il est prêt à affronter la colère de son frère. L’appel de sa terre semble plus fort que sa peur. Mais à l’approche de la maison familiale, ses craintes se confirment : Esaü marche à sa rencontre avec des intentions belliqueuses. La nuit tombe. Dernière nuit avant la rencontre. Jacob fait passer sa famille et toutes ses troupes devant lui. Il reste derrière. Un fleuve, le Yabboq, le sépare de la terre étrangère qu’il vient de quitter de sa patrie qu’il décide enfin de retrouver.

C’est là, sur les rives de ce fleuve, qu’il passe la nuit la plus tumultueuse de sa vie mais aussi la plus fondatrice puisque c’est là que commence réellement l’histoire d’Israël avec, pour la toute première fois, l’apparition de ce nom. Nuit mystérieuse d’un combat déroutant d’ambiguïté avec un non moins mystérieux lutteur qui surgit des ténèbres. Est-ce un homme, comme l’affirme le début du récit ? Est-ce un ange, comme le disent les textes anciens ? Est-ce Dieu en personne, comme le laisse entendre la fin du récit ? Prenons acte qu’au premier abord du texte, Jacob se bat avec un homme. Ce n’est qu’à la fin du récit qu’il réalise que cet homme n’est autre que Dieu.

Autres ambiguïté : Jacob se bat-il avec Dieu ou contre Dieu ? Et qui est le vainqueur à l’issue de ce combat ? Même le nom donné à Jacob à l’aurore porte cette contradiction : Israël veut aussi bien dire Dieu est mon vainqueur que Vainqueur de Dieu ! Encore un mystère : pourquoi le texte précise-t-il que la lutte a eu lieu avec Dieu et avec les hommes ?

Il est évident que ce combat est d’ordre métaphysique et spirituel. Symboliquement, cette lutte ressemble à un rite de passage. La scène au bord du fleuve Yabboq marque le passage de l’ancien Jacob au nouvel Israël; d’un homme qui comptait sur sa ruse pour gagner la bénédiction de Dieu à un homme qui maintenant ose la confrontation et le combat au corps à corps. Passage d’un homme qui ne comptait que sur ses propres forces à un homme à présent conscient de ses faiblesses qui, en luttant à découvert, s’est découvert, passant ainsi de l’ombre à la lumière. Le soleil se lève quand Jacob quitte ce lieu…

S’identifiant à Jacob, on sent bien qu’il est question ici de nos combats avec nous-mêmes et avec les autres qui sont toujours aussi des combats avec Dieu, dans lesquels notre relation à lui est en jeu. La foi — adhérence dans la Bible de Chouraqui — n’est-elle pas ce corps à corps avec Dieu ? N’est-elle pas nourrie par ce cri : « Je ne te lâcherai pas tant que tu ne m’aies béni ! » ? On découvre alors que Dieu ne veut pas l’emporter contre nous mais avec nous. Son but est de laisser Jacob remporter une victoire sur lui-même. Dans cette joute, les deux lutteurs ne se veulent visiblement pas de mal. I l n’y a ni vainqueur, ni vaincu, mais deux gagnants.

C’est un dur combat, à la fois avec nous-mêmes et avec Dieu, un combat qui peut nous marquer – Jacob est blessé à la hanche – et qui nous sauve mais au prix de choses qui meurent en nous, comme le combat que nous menons régulièrement avec sa Parole qui « est pénétrante jusqu’à partager jointures et moelle » (Hébreux 4.12).

Ce combat de Jacob est le combat de la foi, non pas contre mais pour. Pour garder le lien avec Dieu, avec Soi, avec la Vie. Un combat qui mène à la réconciliation. Lorsque les deux frères sont face à face : « Ésaü courut à sa rencontre ; il l’étreignit, se jeta à son cou, l’embrassa et ils pleurèrent. » (Genèse 33.4)

Source: Adapté du livre "Quarante cailloux blancs" (www.viesante.com)
Auteur(s): Thierry LENOIR