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La dernière cigarette

«Celui qui n’aime pas demeure dans la mort.» (1 Jean 3. 14, NBS)

Aujourd‘hui personne n’ose avancer que fumer est un geste innofensif1. Pire, on affirme que le tabac fumé par le futur père affectera négativement la santé de ses futurs enfants.

La fumée de cigarette est abondante en substances oxydantes et génère de nombreux radicaux libres. Elle vide le plasma et les tissus de leurs antioxydants (vitamine C et vitamine E) et augmente les lésions oxydantes de l’ADN dans le sperme.

Une étude par C.G. Fraga de l’Université de Buenos Aires en Argentine a révélé que ces lésions sont de 50% plus élevées dans le sperme des fumeurs que dans celui des non fumeurs. La concentration en tocophérols (vitamine E) dans le plasma séminal est de 32% moindre chez les fumeurs. Cette triste combinaison, fumée de tabac et faible taux d’antioxydants, augmente les lésions oxydatives de l’ADN dans le sperme, ce qui peut déboucher sur le cancer (leucémie aiguë lymphoblastique, lymphome, cancer du cerveau), les malformations congénitales, et les maladies génétiques chez les enfants des fumeurs.

Les intervenants en santé publique ont demandé que l’on ajoute à la liste des méfaits du tabac sur les paquets de cigarettes, celui-ci : « Fumer peut sérieusement endommager le sperme » ou encore « Fumer nuit gravement à l’ADN ».

Phénomène étonnant… car n’était-il pas un temps où sur chaque paquet de cigarettes les hommes lisaient en lettres de flamme : libération, liberté, paix ! Et les femmes y voyaient les mots dorés, nouveaux pour elles : émancipation, affranchissement, égalité… Tous ces termes repris par une publicité agressive et rapace ont accroché des millions d’individus qui, candides, ne purent croire que ce calumet de la paix était devenu la cause de leurs tortures physiques. Les statistiques actuelles déclarent que le tabac a produit mondialement la mort de 100 millions d’individus au XXe siècle par le cancer du poumon seulement…

Bien sûr, pour les humains beaucoup de choses sont liées dans leur esprit aux lieux et aux circonstances où ils les ont connues pour la première fois : le chocolat, la gomme à mâcher, et les cigarettes distribués avec de larges sourires par les Alliés à une Europe épuisée par la famine et le désespoir ne pouvaient être que bons et porteurs de vie nouvelle… Fumer devint un rituel d’hommes et de femmes libres qui ne se laisseraient plus asservir. La génération des baby-boomers allait transformer le monde… Aurons-nous l’impudeur de les railler maintenant ?

Mais une image me tourmente. C’est celle de la dernière cigarette de certains prisonniers des camps de la mort. Viktor Frankl raconte le rituel de ceux qui cessaient de croire dans la délivrance, et acceptaient le mensonge fatal que la vie n’a pas de sens, qu’elle ne vaut pas la peine de se battre contre la souffrance présente. Un matin, ils refusaient de se lever. Avertissements, menaces, rien n’y faisait. C’était fini. Ils ne se lèveraient pas. Ils ne se lèveraient plus. Et alors, de dire Frankl, quelque chose de typique survenait : ils sortaient d’une de leurs poches une cigarette qui y était cachée bien profondément… Ils l’allumaient et la fumaient. « À ce moment nous savions que pour les 48 heures suivantes, plus ou moins, on les regarderait mourir2. »

La dernière cigarette … L’indifférence implacable envers les autres. Un pacte nombriliste. Une mort programmée. Ne voyant plus d’avenir possible à leur existence, ces désespérés, effaçant de leur cœur tous ceux qui pouvaient compter sur leur retour, se laissaient étouffer par la recherche du « plaisir immédiat ».

Il y a beaucoup de « dernière cigarette » qui se fument dans le monde. En fait, dès que le moi déplace l’autre, dès que le moi enténèbre l’autre, dès que la seule source de satisfaction devient le moi, on fume la dernière cigarette… On peut être un détenu effondré qui pense au suicide. On peut être un jeune sans travail tenté par le mirage des drogues. On peut être un riche qui s’est encore enrichi, et qui se parle avec satisfaction à lui-même3 : Mon cher, tu as des biens en réserve pour de nombreuses années, allez, fais bombance, certes, tu le mérites ! La dernière cigarette vient d’être fumée. Le pacte avec la mort a été signé.            « Insensé ! Cette nuit même tu cesseras de vivre. Et alors, pour qui sera tout ce que tu as gardé pour toi ? » Le verdict est universel : « Ainsi en est-il pour celui qui amasse des richesses pour lui-même et qui n’est pas riche aux yeux de Dieu. » Pour celui qui n’est pas riche pour les autres. Pour celui qui met son moi et ses revendications au-dessus du besoin des autres, au-dessus de l’espoir que les autres ont placé en lui, au-dessus de leurs attentes, au-dessus des promesses données et dans lesquelles ils ont cru et croient encore…

Toute fumée qui met un écran entre nous et les autres est addictive. Toxique. Cancérogène. Tératogène. Et si nous avions tous besoin de cesser de fumer ?

1. Starenkyj D., La santé totale, « Comment cesser de fumer », Orion, 2009.
2. Frankl Viktor E., Man’s Search for Meaning, Beacon Press, 2008.
3. Luc 12. 16-21.

Source: Danièle Starenkyj©2013
Auteur(s): Danièle STARENKYJ