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Des liens d’humanité, des cordages d’amour

« Je les tirai avec des liens d’humanité, avec des cordages d’amour… » Osée 11:4

Je garde encore le souvenir d’un livre offert par mon oncle, haut gradé dans l’armée, alors que j’avais 9 ou 10 ans. Peut-être parce que c’est le seul et unique cadeau qu’il m’a jamais fait… mais je ne suis pas sûre. Je crois plutôt que c’est le sujet de ce livre, Premier de cordée, qui m’avait tant  fascinée.  Ah, la beauté de ces horizons infinis, de ces pics rugueux à conquérir, et surtout de la puissance du caractère de cet homme, guide, premier  de cordée. Les mots qui résonnaient alors dans mon esprit étaient : courage, intrépidité, bravoure, ténacité, persévérance, triomphe, exploit. Ce sentiment que l’on peut vaincre n’importe quoi, que rien ne résiste à l’acharnement, que tout peut réussir à qui y met tout son cœur  m’insufflait optimisme, enthousiasme et  confiance dans la vie. Les obstacles étaient là pour être dépassés, surmontés, dominés… et j’en  étais parfaitement heureuse.

Le temps passe, et la vie, la vraie, commence, pleine d’embûches, d’oppositions, de résistances… d’échecs. La montagne ne peut pas toujours être vaincue, et parfois, plus souvent qu’on le désire, elle dévore ceux qui s’y aventurent. Alors me sont revenues ces images : l’énormité implacable des rochers, la petitesse absurde des hommes, et soudain, la réalité du détail auquel je ne m’étais pas arrêtée : la corde… Ces hommes étaient attachés, attachés entre eux, et attachés au guide, virtuose de la montagne. La corde, gage du succès, mais aussi du sauvetage, du rappel, du retour, vivant… ou mort.

De nouveaux mots, de nouvelles images ont envahi mon esprit : corde, cordée, cordage, lien, liaison, nœud, attache… Le génie de ces fabrications, leur infinie variété m’ont subjuguée. Leurs utilisations aussi : cordages servant  au gréement et à la manœuvre des voiliers, à l’amarrage et à la sécurité des navires ; cordes pour monter et descendre les voiles qui bravent les vents et permettent  de jongler avec la tempête; cordée, un groupe d’alpinistes attachés l’un à l’autre par la taille avec une corde pour faire une ascension…

Certes, il y a des liens matériels, mais il y a aussi  des liens affectifs, et d’autres mots, petit à petit, s’imposent : attachement, affection, amour …  On découvre les liens de la vie humaine, de la dignité humaine, de la survie humaine, et au fil d’autres lectures, on rencontre les liens de la résilience, « l’art de naviguer dans les torrents »… « Le blessé est tombé dans un flot qui le roule et l’emporte vers une cascade de meurtrissures… jusqu’au moment où une main tendue lui offrira une relation affective… qui lui permettra de s’en sortir. » (Boris Cyrulnik)

Une main tendue serait le secret de la résilience, cette capacité de rebondir quand la vie nous a bafoués. La capacité à surmonter les épreuves ne pourrait s’exercer sans que quelqu’un accepte de nous lier à lui, sans que nous prenions plaisir à être attachés à nouveau à un humain soucieux de nous redonner la certitude d’être aimés… On nous dit que le concept de la résilience est né entre 1939 et 1945, à la suite d’étonnantes observations sur les survivants des camps de la mort. On nous dit qu’il a été introduit en France par Boris Cyrulnik, lui-même un survivant de cette terrible guerre.

Mais… avez-vous pensé à  cette main percée tendue depuis la guerre mondiale du péché ? Elle a tissé des liens d’humanité de la crèche à la croix, et elle lance chaque jour des cordages d’amour forts comme la mort … Il n’y aura qu’à les saisir pour être à coup sûr tiré de n’importe quelle «boue du réel».

Source: Danièle Starenkyj© 2013 www.publicationsorion.com
Auteur(s): Danièle STARENKYJ