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Vanité…

« Vanité des vanités… Vanité des vanités, tout est vanité. » Ecclésiaste 1:2

Vanité… Vapeur… Vent… Buée… Fumée… Souffle… Futilité…
Ainsi peut-on traduire de l’hébreu le terme hèvel qui introduit cette longue réflexion sur la vie et sur la mort. Tel est le regard que l’Ecclésiaste porte sur la réalité qui l’entoure. Faut-il y discerner les paroles subtiles d’un sage ou plutôt l’expression de la lassitude d’un vieillard désabusé, fatigué et aigri par l’existence ?

J’ai longtemps honni ces paroles qui me semblaient être le reflet d’une profonde amertume, comme si leur auteur avait déjà un pied dans la tombe, prêt à quitter ce monde en crachant à la face du vivant son ultime mépris, tout en dansant la bacchanale du néant.
J’ai revu mon point de vue… Et si c’était l’expression d’un homme fondamentalement libre ? Libre comme le vent. D’un homme désencombré de la volonté de garder, posséder, fixer, figer… Car nul ne peut saisir le vent et prétendre le posséder ! Il vient, il passe, il continue son chemin. S’il cesse son mouvement, il n’est plus. Ainsi en est-il du grand Souffle de l’univers.
Franz-Olivier Giesbert, évoquant ces paroles de l’Ecclésiaste, propose de se répéter au moins une fois par jour « Vanité des vanités, tout n’est que vanité » pour voir la vie se transformer radicalement, comme une voile qui accueille le souffle du vent et se laisse surprendre et porter par lui, dans la confiance et la liberté.
Lâcher les amarres…
Glisser vers l’inconnu…
Risquer la confiance…
Lever le regard…
« Avant de s’éprendre, il faut se déprendre… » (Jacqueline Kelen).
Détail significatif : le mot utilisé par l’Ecclésiaste – traduit ici par Vanité – est le nom propre d’Abel, fils d’Adam, dont le souffle a été étouffé par la haine et la violence meurtrière de son frère Caïn. Peu de personnages dans la Bible sont décrits avec autant de brièveté. Sa naissance est à peine évoquée que la mort fulgurante est déjà là, mettant tragiquement fin à une vie qui n’a pas laissé ses promesses germer. Il ne reste comme trace de son passage que le goût de la brièveté. Abel, comme un souffle, comme une buée ou une vapeur, est passé. Sa disparition est d’ailleurs totale : il n’a pas de descendance. Il semble ne laisser aucune trace. Il n’a et n’est plus rien… et pourtant Dieu entend la voix du sang d’Abel qui crie de la terre jusqu’à Lui (Genèse 4.10). Ainsi va la vie. Ainsi va le vivant. Tout est passage. Tout s’efface comme une brume qui monte timidement du sol au matin et qui fond dans le soleil de midi.
C’est ainsi que le livre de l’Ecclésiaste est lu par les juifs durant la fête des Souccoth – la fête des Tentes ou des Huttes –, tradition qui perpétue le souvenir du temps où le peuple d’Israël était nomade et en marche dans le désert.
Nous sommes et restons dans cette vie comme des passants. « Aujourd’hui n’est que le souvenir d’hier et demain, le rêve d’aujourd’hui », écrivait le poète Khalil Gibran. Surtout, surtout, ne jamais nous installer… Ni dans la vie, ni dans nos idées sur la vie, sur l’autre, sur nous-même et encore moins sur Dieu.
Quelle libération que de comprendre et accepter que rien ne soit saisissable ! Quelle grâce que de vivre pareillement allégé.

La réflexion qui précède fait écho sur le sens des mots vapeur, vent, buée.
Mais nous pouvons aussi entendre vanité, futilité. Dans ce cas, ce ne sont plus la légèreté et la dynamique du vent qui sont célébrées, mais le néant et l’absurdité de tout ce qui s’agite autour de nous et en nous. La vanité prend alors la couleur de l’illusion et témoigne de la poursuite insensée d’un mirage.
Lecture bien différente… Et alors ? Le paradoxe est au cœur de l’Ecclésiaste. Il faudra s’y faire. Pourquoi ne pas goûter cette liberté d’accueillir ce message à plusieurs voix ?

L’apôtre Paul, alors qu’il attendait sa condamnation à mort dans la pénombre d’un cachot, a écrit l’épître aux Philippiens. Epitre, paradoxalement, animée d’une rare lumière. On l’a d’ailleurs surnommée « l’épître de la joie », tant la paix et le bonheur y rayonnent. La clé de sa sérénité, la voici : « A cause de Jésus-Christ, j’ai accepté de tout perdre, et je considère tout comme des ordures, afin de gagner le Christ » (Philippiens 3.8). Il avait compris la différence entre ce qui est passager et périssable, c’est-à-dire tout, et le Christ, c’est-à-dire le divin éternel au cœur de l’humain. Il était revenu à l’essentiel. Le reste n’étant pour lui qu’ordure… ou vanité et futilité.
« L’enjeu majeur n’est pas de se tourner résolument vers l’avenir, selon la formule consacrée, mais de se hisser jusqu’à ce point sublime, ce climat où le temporel tout entier, passé présent futur, est poussière et illusion. » (Jacqueline Kelen, Impatience de l’Absolu, La Table Ronde, 2012, p.68).
« Pour être prêt à espérer en ce qui ne trompe pas, il faut d’abord désespérer de tout ce qui trompe » disait Georges Bernanos.

Deux sœurs, Marthe et Marie, reçurent Jésus dans leur demeure. Marthe, soucieuse de bien l’accueillir, faisait preuve d’un activisme caractéristique d’une femme tellement préoccupée à bien recevoir son invité qu’elle en était focalisée sur le « faire ». Au lieu de recevoir, elle cherchait à donner. Comble du paradoxe ! Elle s’agitait en brassant du vent. Vanité, futilité… Marthe devait encore comprendre que tout ne se joue pas que dans l’action. Marie, au contraire, s’était assise aux pieds du maître. Goûter sa présence dans l’instant était toute sa raison d’être. Le reste, pour elle, ne devenait que futilité et vanité. Marthe, irritée par ce désœuvrement, bouscula cette sœur qui la déstabilisait par son « non faire », cherchant même à prendre Jésus à témoin. « Marthe, Marthe, tu t’inquiètes et tu t’agites pour beaucoup de choses. Une seule est nécessaire. Marie a choisi la bonne part : elle ne lui sera pas retirée. » (Luc 10.41, 42)  lui dit Jésus avec tendresse. Selon Eckhart von Hochheim (mystique du 14ème siècle appelé Maître Eckhart), cette seule chose nécessaire dont parle Jésus c’est le détachement. Le détachement n’étant ni mépris ni indifférence, mais liberté à l’égard de ce que l’on possède, liberté à l’égard de ces empreintes conscientes ou inconscientes qui sont à la source de nos attachements.

Avant de clore cette page, il m’importe d’apporter une mise au point. Choisir de ne rien entreprendre, de ne rien faire sous le prétexte que « tout est vanité » peut révéler une grande hypocrisie et témoigner d’une indigne lâcheté. Car la formule « tout est vanité » ne doit pas être servie comme un confortable oreiller de paresse ! Ce n’est pas avant l’action que l’on peut lancer d’un ton blasé, supérieur et méprisant le « tout est vanité ! » pour justifier notre fainéantise, mais c’est lorsqu’on a agi, expérimenté, tenté une action que l’on a le droit de conclure ainsi. Dans la parabole appelée « le serviteur inutile » (Luc 17.7-10), Jésus ne le nomme ainsi qu’après qu’il ait fait tout ce qui lui était ordonné de faire.

Alors seulement, faisant écho à l’Ecclésiaste, je peux jubiler en proclamant : « Vanité des Vanités… Tout est vanité ! » Exquise invitation à oser le détachement et à revenir à l’essentiel, tout en admettant que « la civilisation est une multiplication sans bornes de nécessités inutiles.» (Mark Twain).

Source: Thierry Lenoir© 2013
Auteur(s): Thierry LENOIR