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Fusion et confusion…

« Toute la terre parlait la même langue, avec les mêmes mots. (...) Ils dirent : Bâtissons-nous donc une ville et une tour dont le sommet atteigne le ciel, et faisons-nous un nom, afin que nous ne nous dispersions pas sur toute la terre. (...) Le SEIGNEUR dit : Ainsi ils sont un peuple, ils parlent tous la même langue (...) Brouillons leur langue (...) Le SEIGNEUR les dispersa de là sur toute la terre. » Genèse 11:4-8

Imaginons un monde où tous parleraient la même langue, avec les mêmes mots — c’est-à-dire avec la même perception des choses – partageant les mêmes goûts et les mêmes aspirations, revendiquant une idéologie commune pour tous. Un monde où tout individu serait mêlé et fondu dans la masse, englouti par la « sacrosainte » vision de l’unité. Un lieu où le Je n’existerait plus car seul le Nous ferait sens. Plus d’individualité, de particularisme, de différenciation.

Serait-ce le paradis… ou plutôt l’enfer ? Parodie épouvantable et insupportable de l’harmonie, trompe-l’œil de l’alliance divine.

Babel est donc bien loin de la vision de l’arc-en-ciel, symbole de cette alliance. Serait-ce un progrès si l’ensemble des musiciens de l’orchestre décidait de jouer une partition identique avec les mêmes notes à l’unisson ? Il n’y aurait tout simplement plus d’harmonie.

À ce propos, Jésus n’a pas hésité à choquer ses auditeurs en affirmant : « Ne vous figurez pas que je sois venu apporter la paix sur la terre. Je ne suis pas venu apporter la paix, mais l’épée. En effet, je suis venu séparer l’homme de son père, la fille de sa mère et la belle-fille de sa belle-mère…» (Matthieu 10.34) Étrange épée qui tranche et sépare, au cœur même des relations familiales, pour provoquer la différenciation. Seule cette différenciation qui fait l’individu permet à ce dernier d’accéder à l’être, et finalement d’aimer et de s’épanouir au travers d’une relation non dévorante. Coupure nécessaire pour quitter la codépendance affective qui piège, parasite et enkyste l’amour dans une « fusion confusionnelle ».

On a souvent interprété le fait que Dieu a brouillé les langues comme le signe d’une malédiction. C’est au contraire une bénédiction, au même titre que le « tranchant de l’épée » chez Jésus. Par cette diversification des langues, Dieu force la dispersion et redonne un territoire à l’individu : « C’est de là que le Seigneur les dispersa sur, toute la terre. » (Genèse 11.9) Il fait exploser cette tour fortifiée d’arrogance, d’uniformité et de conformité désolante et sclérosante.

Quel est donc le but poursuivi par l’homme dans la réalisation d’une telle tour ?

Le texte est sans ambiguïté.

C’est d’abord l’expression de l’orgueil – Faisons-nous un nom – et d’une recherche artificielle de sécurité. C’est aussi le signe d’une attitude arrogante qui cherche à « maîtriser » Dieu. Il y a, de manière évidente, une provocation dans cette volonté de toucher le ciel pour aller à la porte de Dieu -  « Bab-el » signifie littéralement « Porte de Dieu ». Dans le langage biblique, aller à la porte ou posséder la porte de quelqu’un exprimait une attitude provocatrice et arrogante de domination, de maîtrise, voire même la prétention de prendre carrément sa place.

C’est aussi un acte de rébellion contre Dieu. Les hommes construisent cette tour pour ne pas se disperser à la surface de la terre, trahissant ainsi la volonté divine. N’oublions pas que juste avant cet épisode de la tour, Dieu avait donné cet ordre à l’humanité : « Soyez féconds et multipliez-vous, peuplez la terre – littéralement : Grouillez sur la terre – et multipliez-vous sur elle. »

Quittons la fusion qui mène irrémédiablement à la confusion. Il est significatif que Babel se traduise aussi par confusion.

Source: Adapté du livre "Quarante cailloux blancs" (www.viesante.com)
Auteur(s): Thierry LENOIR